Avant propos Père Édouard Marie Gallez, cfj

Le Messie doit-il venir une seconde fois ?

         Ainsi formulée, la question peut surprendre. C’est pourtant en ces termes qu’elle se pose dans la Lettre aux Hébreux (9:28), précisant que ce Messie viendra pour le salut (en araméen : pour la vie) de ceux qui l’attendent – mais là, on regarde déjà les conséquences. En soi, selon la grande tradition chrétienne et d’abord d’après les paroles de Jésus lui-même et les écrits de ses disciples, il s’agira d’une « venue dans la gloire » et ni d’une réincarnation ni d’une redescente sur terre depuis le Ciel, où le Messie aurait été tenu en réserve depuis le jour de son ascension il y aura bientôt 2 000 ans.

         Cette idée d’une redescente matérielle est celle du dogme traditionnel islamique, qui ajoute que « le Messie-Jésus » (‘Isa) redescendu vaincra le dragon à Jérusalem et établira le monde idéal sur la terre, tel que Dieu le veut – à la manière musulmane il s’entend. Pour avoir subsisté jusqu’à nous alors qu’elle ne se trouve pas dans le Coran, cette idée a dû revêtir à un moment donné – aux débuts de l’islam – une importance capitale ; laquelle ? Pourquoi est-elle encore si importante aujourd’hui, malgré son invraisemblance ?

         La question de fond est finalement celle du salut du monde, de notre monde. Si une telle transformation de ce monde est possible, n’est-elle pas alors nécessaire et même obligatoire ? Mais qui exercera le jugement indispensable, de sorte que cette transformation positive et radicale puisse avoir lieu ? À l’inverse, celle-ci apparait impossible aux yeux de courants de pensée occidentaux importants. Une certaine interprétation de Luther ou de saint Augustin pourrait suggérer en effet que notre monde, radicalement pourri et indigne, ne mériterait que d’être détruit. Qui alors le détruirait ? Ou, à l’inverse, le sauverait ? Dieu ? Des groupes humains ?

Henri de Lubac[1] a montré que Joachim de Flore, à la fin du XIe siècle, avait pavé un chemin qui conduisait logiquement aux sinistres camps de travail-extermination soviétiques ou nazis. En effet, le projet de société idéale qu’il entrevoyait, mondial comme il se doit, suppose pour aboutir que ceux qui ne le partagent pas soient écartés d’une manière ou d’une autre. C’est ce qu’on appelle le messianisme, qui aboutit aux totalitarismes.

Le Catéchisme de l’Eglise Catholique dénonce tout messianisme, sans ambiguïté aucune. Quant à l’avenir, le Magistère ne précise pas ce qui demeurera mystérieux jusqu’à ce que le Messie se manifeste dans la gloire. Car c’est lui qui sera à la transformation de ce « siècle », pour employer un mot traditionnel compris à la fois au sens de temps actuel et de monde. Mais comment ? Le Christ se manifestera-t-il pour visionner le grand spectacle de la fin du monde ? Pour coordonner les équipes de démolisseurs ? Ou alors afin de juger, et pour la vie de ceux qui l’attendent et qui relèveront la tête (Lc 21, 28), réalisant ainsi la « véritable espérance pour le monde », comme l’indique le sous-titre de ce livre ?

Toutes ces questions sont trop dangereuses et explosives pour être laissées simplement aux mains des hommes, qu’ils soient barbus ou en costume-cravate. Il fallait la profondeur, l’audace, la douceur et la finesse d’une femme pour les aborder. Et pour écrire ces pages qui nous font redécouvrir un enseignement peut-être oublié.

Père Édouard Marie Gallez, cfj


[1] Lubac Henri de, La postérité spirituelle de Joachim de Flore, Paris-Namur Lethielleux, 1978-81, 2 t.

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